LES ANNEES 1910-1920

Alors que la guerre fait rage dans presque toute l’Europe géographique, l’Espagne jouit au début du 20e siècle d’une confortable neutralité.

Barcelone, son cœur industriel, héberge en cette époque les artistes européens fuyant le conflit mais subit intra-muros la tension entre les deux principaux blocs de cette partie du globe, reproduisant une division sociale pro-alliés contre germanophiles alors qu’elle entre dans la modernité industrielle sur fond de grandes grèves ouvrières, d’une augmentation significative de sa population et de l’explosion de l’offre de loisirs à travers les sports, les parcs d’attractions, la vie nocturne et le cinéma. Léon Trotsky, de passage sous escorte par le port de Barcelone, écrit dans ses carnets en 1916 : ‘… une ville hispanico-française, un peu comme Nice dans un enfer d’usines. De la fumée et des flames d’une part, des fleurs et des fruits de l’autre …’

Culturellement riche, héritière d’un Dimanche désormais chômé depuis 1904, économiquement prospère grâce au commerce avec les belligérants (textile, acier), Barcelone est cependant le théatre d’affrontements entre patronat et ouvriers, les profits augmentant drastiquement sans redistribution équitable chez les travailleurs (voir tableau).

Dans ce contexte de crise sociale, la ‘Ley de Fugas’ (une ordonnance permettant à un officiel d’abattre dans le dos un suspect, au motif qu’il fuyait l’injonction de se rendre à la police) permet au gouverneur de Barcelone, le général Severiano Martínez Anido d’organiser une guerre sale contre les syndicats et d’abattre officiellement 500 représentants parmi les syndicalistes de la CNT. La Fédération Patronale, avec l’aval du clergé local paye, elle, la bande du Baron de Koenig pour assassiner les têtes pensantes des syndicats, les journalistes anarchistes et les cadres de l’opposition. La brutalité règne dans une ville livrée aux différentes obédiances et aux espionnages qu’elles induisent. Les ouvriers se défendent, impriment des journaux sur des presses de fortune, organisent des grèves et des attentats. Antonio Amador, dit ‘La Puce’, est un journaliste de l’organe de la CNT, ‘Solidaridad Obrera’ dès 1916. C’est lui qui dénoncera les exactions du patronat et les méfaits de Koenig dans un journal qu’il sortira lui-même, quand ‘Soli’ sera frappé de censure.

 

Solidaridad1907

 

En 1917, une coalition entre les syndicats socialiste (UGT, plus implanté à Madrid et en Pays Basque) et anarchiste (CNT, majoritairement catalan) décide d’une grève générale révolutionnaire en Espagne qui commencera les 10-13 Aout et s’achèvera peu après dans un bain de sang, le gouvernement ayant décidé de l’état de siège ! 2000 militants de la CNT furent emprisonnés… Il est à noter qu’hors des frontières hispaniques s’enflamme alors la révolution en Russie, et que les désertions sur les fronts Nord et Est du conflit mondial sont également les plus notables ! Le monde change rapidement, et violemment !

En Février 1919, la grève de ‘La Canadiense’ – la centrale d’énergie électrique de Barcelone (photo) – paralyse la cité et entraine l’arrêt du travail de toutes les industries du cru, la loi martiale, la mort de 229 personnes et l’emprisonnement de 3000 ouvriers affiliés à la CNT. 44 jours plus tard, 20.000 manifestants accueillent la plupart des ouvriers libérés grâce à leur action. Ils peuvent désormais réintégrer leur poste (avec augmentation de salaire et une durée légale de travail journalière de 8 heures, une première en Europe !). Cependant, la tension et les méfaits des pistoleros persisteront jusqu’à l’institution d’une première dictature – inspirée par le modèle de Mussolini en Italie – celle de Miguel Primo de Rivera qui réalise à Barcelone un coup d’État le 13 septembre 1923 et conserve le pouvoir jusqu’en 1930.

 

Au tribut de seize millions de morts et vingt millions de blessés qu’exigea la Première Guerre Mondiale, on peut ajouter les milliers d’ouvriers et les quelques nervis du patronat tués durant les grèves et conflits sociaux de la même période en Espagne…